Chaque été je finissais trempée dès midi : une amie japonaise m’a montré les pièces que Tokyo porte depuis dix ans et que je n’avais jamais vues en France

Trempée dès midi, t-shirt collant dans le dos, maquillage qui dégouline sur le trajet du RER : l’été en ville, on connaît. Pendant des années, j’ai survécu avec les mêmes solutions qu’on nous ressort depuis toujours, vêtements blancs, sandales, lin froissé qui se chiffonne en dix minutes. C’est une amie qui rentre régulièrement au Japon qui m’a ouvert les yeux. Ce que Tokyo porte depuis plus d’une décennie pour tenir dans une chaleur bien plus brutale que la nôtre, nous ne l’avons quasiment jamais vu dans nos rayons français.

À retenir

  • Les Japonais ont développé des vestes avec mini-ventilateurs intégrés il y a 20 ans, portées désormais au bureau dans des costumes climatisés
  • Des tissus réagissent chimiquement à la sueur pour créer une sensation de froid sans batterie ni électricité
  • Le refroidissement des artères carotides par des tubes glacés portés à la nuque : une technique de sportif devenue accessoire grand public au Japon

La chaleur de Tokyo : un autre niveau de violence

Avant de parler des solutions, il faut comprendre pourquoi les Japonais les ont inventées. Les étés nippons frôlent certains jours les 40°C, une chaleur étouffante encore accentuée par un fort taux d’humidité. Ce n’est pas de la chaleur sèche de vacances méditerranéennes : c’est de l’air chaud saturé d’eau qui empêche la transpiration d’évaporer normalement. Des dizaines de milliers de personnes sont hospitalisées chaque été pour des coups de chaleur, selon les données de l’Agence nippone de gestion des incendies et des catastrophes. Dans ce contexte, l’industrie textile et les ingénieurs japonais n’ont pas attendu une mode éthique ou un manifeste slow fashion pour innover. Ils l’ont fait par pure nécessité de survie.

Ce que ma traductrice personnelle de mode tokyoïte m’a montré, ce n’est pas de l’esthétique futuriste ou du streetwear Harajuku. C’est une collection de pièces utilitaires, discrètes, pensées pour que le corps reste à une température supportable pendant huit heures dans une ville en four.

La veste ventilée : un vêtement climatisé dans le dos

La veste ventilée, équipée de deux mini-ventilateurs placés en bas du dos, est l’un des objets portables qui ont conquis le grand public nippon depuis plusieurs années, alors que ce produit se destinait initialement à une clientèle de niche, comme les ouvriers de chantier. Le principe est d’une logique implacable : les vêtements climatisés maximisent l’effet naturel de refroidissement par la transpiration, l’air aspiré de l’extérieur par les ventilateurs circule entre le tissu et le corps, évaporant instantanément la sueur.

C’est Hiroshi Ichigaya, inventeur du vêtement et créateur en 2004 de Kuchofuku, qui a mis au point le concept. À l’époque, cet ancien ingénieur de chez Sony cherchait un système de climatisation économe en électricité. Les blousons de travail climatisés ont fait leur chemin grâce au bouche-à-oreille et sont devenus indispensables l’été sur les chantiers. L’idée a mis vingt ans à percer, puis le réchauffement climatique a tout accéléré.

Une entreprise japonaise est même allée jusqu’à intégrer des mini-ventilateurs à des costumes de bureau, destinés à être portés dans des lieux où les vêtements décontractés ne sont pas autorisés. Des costumes. Avec des ventilateurs intégrés. Portés au bureau. En France, on peine encore à convaincre les directions RH d’autoriser le bermuda en juillet.

Les couvre-bras, les tissus actifs et les accessoires de nuque : l’arsenal quotidien

La veste ventilée n’est que la pièce la plus spectaculaire. Ce que ma amie m’a vraiment fait découvrir, c’est tout un écosystème de pièces plus discrètes, portées chaque jour sans même y penser. Les couvre-bras anti-chaleur, d’abord. Des T-shirts et couvre-bras en tissu dans lesquels des composés organiques sont incorporés, provoquant une sensation de froid lorsqu’ils réagissent à l’eau ou à la sueur, on ressent le frais tant que le tissu reste mouillé. Pas de gadget électronique, pas de batterie à recharger : juste de la chimie textile, activée par la transpiration elle-même. Une boucle assez élégante, dans le fond.

Il y a aussi les tubes glacés portés autour de la nuque, que personne ne connaît ici. Ces tubes colorés à placer sous la nuque sont plus innovants qu’il n’y paraît : les artères situées dans le cou, une fois refroidies, permettent de baisser la température corporelle. Leur contenu est un liquide qui se solidifie à 18 degrés, conçu pour préserver une température constante, ni tiède ni trop froide. Les artères carotides passent très proches de la surface cutanée au niveau du cou, les sportifs de haut niveau utilisent ce principe depuis longtemps, mais jamais personne ne nous a proposé la version lifestyle grand public en rayon de pharmacie français.

Et puis il y a le sous-vêtement technique. Les technologies dites DRY et Cool Touch, avec leurs propriétés antimicrobiennes, anti-odeurs et absorbantes, sont conçues pour contrer les effets désagréables de la transpiration. Les Japonais ont l’habitude de porter quasiment toujours ce type de sous-vêtement pour éviter d’abîmer leurs vêtements, et considèrent que le rafraîchissement du corps est plus efficace avec ce système de double couche. Contre-intuitif pour nous, on enlève des couches quand il fait chaud. Eux en rajoutent une, mais une qui travaille.

Le jinbei : la pièce ancestrale que les Français redécouvrent

Bien avant l’apparition des ventilateurs et de la climatisation, le Japon avait le jinbei, tenue traditionnelle nipponne qui reflète le concept de confort saisonnier selon les Japonais : fonctionnel, raffiné et parfaitement adapté à l’été. Composé d’une veste à manches courtes et d’un short assorti, il est confectionné en coton et conçu pour laisser l’air circuler, grâce à des coutures ajourées au niveau des épaules qui offrent une fraîcheur incomparable lors des étés humides japonais.

Le jinbei serait le descendant d’un vêtement d’extérieur inspiré des manteaux portés par les samouraïs, adopté plus tard à l’époque Edo par les citadins comme vêtement d’été décontracté. Aujourd’hui, il reste incontournable lors des festivals d’été japonais, matsuri, hanabi, Obon, et dans tous les ryokans du pays, où il est mis à disposition des hôtes comme tenue officielle. Ce n’est pas une curiosité folklorique : c’est un vêtement que des dizaines de millions de personnes portent encore chaque été, chez elles et dehors.

Certains jinbeis sont confectionnés dans un tissu traditionnel dont les subtiles ondulations améliorent la circulation de l’air et évitent au tissu de coller à la peau, le rendant ainsi exceptionnellement respirant. Les fabricants japonais ont même décliné des pyjamas et des jinbeis à effets rafraîchissants pour le sommeil, partant du constat qu’on peut souffrir de coups de chaleur même chez soi.

Ce qui m’a frappée, en écoutant mon amie m’expliquer tout ça, c’est que rien de tout cela n’est high-tech au sens où on l’entend habituellement. La plupart de ces solutions reposent sur des principes très anciens, évaporation, circulation de l’air, refroidissement des points artériels — simplement optimisés avec des matières contemporaines ou une ingénierie textile précise. D’autres Japonais se tournent vers des méthodes encore plus traditionnelles, comme l’usage des ombrelles, devenu populaire auprès des hommes également suite à une recommandation du ministère japonais de l’Environnement lancée en 2019 pour éviter les coups de chaleur. Un ministère qui recommande officiellement les ombrelles. On est loin du « mettez de la crème solaire et buvez de l’eau » qu’on reçoit ici à chaque alerte météo.

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