« Je croyais acheter du cuir éthique » : un symbole gravé sous la semelle m’a fait reposer la paire

La paire était belle. Le prix, honnête. L’emballage kraft recyclé soignait les détails, le mot « éthique » était glissé trois fois sur le site, entre une photo de champs de céréales et un paragraphe sur les « valeurs de la marque ». Et puis, par réflexe un peu maniaque (ou simplement parce qu’on commence à connaître les ficelles), je l’ai retournée pour regarder sous la semelle. Là, gravé dans le cuir, le petit pictogramme réglementaire. Celui d’une semelle en « autres matériaux », et une tige qui était, très clairement, du cuir animal. Reposé la paire. Pas d’esclandre, juste la confirmation que les mots sur les boîtes et les symboles sous les chaussures racontent parfois deux histoires différentes.

À retenir

  • Un simple pictogramme sous la semelle révèle ce que les mots sur la boîte cachent
  • « Cuir vegan » et « cuir éthique » : des termes trompeurs qui méritent des vérifications
  • La DGCCRF a découvert que 15% des marques commettent des manquements graves en matière d’étiquetage

Ces pictogrammes que personne ne regarde (à tort)

L’étiquetage des articles chaussants est obligatoire dans l’UE, où le terme « article chaussant » désigne tout produit doté de semelles destiné à protéger ou à couvrir le pied. Concrètement, l’étiquetage doit faire apparaître des informations sur la composition des trois parties constituant la chaussure : la tige (face externe fixée à la semelle extérieure), l’ensemble constitué de la doublure et de la semelle de propreté, et la semelle extérieure. Ces informations peuvent prendre la forme de texte ou de petits dessins, et dans la majorité des cas, les articles chaussants sont directement revêtus des pictogrammes réglementaires.

Le système est simple une fois qu’on le connaît. Les matériaux qui composent chacune des trois pièces de la chaussure sont identifiés selon 4 dessins : le cuir, le cuir enduit, le textile et les autres matériaux. Le premier pictogramme désigne le cuir ou la peau d’un animal, dont le traitement permet de conserver la structure fibreuse originelle plus ou moins intacte. Le losange en bout de liste, lui, désigne tous les matériaux qui n’entrent pas dans la classification précédente, des matériaux non classés et par conséquent non définis. C’est souvent là que se niche le polyuréthane qui imite si bien le cuir. Ce système présente quelques lacunes : avec ces symboles, on n’a aucune information concernant l’origine du cuir et donc sa qualité. Autant dire qu’entre une paire confectionnée à partir de cuir tanné végétalement en Europe et une autre produite dans des conditions discutables ailleurs, l’étiquette ne fait aucune différence.

Le grand flou du « cuir éthique » et du « cuir vegan »

Voilà le nœud du problème. Le cuir est forcément d’origine animale, comme le rappelle le décret n°2010-29 du 8 janvier 2010. Le cuir végétal fait davantage référence au type de tannage utilisé. Quant au « cuir vegan », non seulement il n’existe pas (puisque le cuir est forcément animal) mais ce terme est répréhensible par la DGCCRF. Pourtant, depuis quelques années fleurissent sur le marché des appellations trompeuses, de nature à séduire une population sensible aux arguments écologiques ou animalistes, tandis que le « cuir PU » (polyuréthane) envahit les sites de fast fashion.

Ce que l’on appelle communément « cuir vegan » dans les boutiques relève en réalité de deux familles très distinctes. D’un côté, les « cuirs synthétiques », les moins écolos de la famille vegan, issus de la pétrochimie et peu durables. De l’autre, le « cuir végétal » s’obtient en mélangeant des matières végétales comme des feuilles d’ananas, d’eucalyptus, du coton, du lin, du maïs, du soja avec des huiles végétales ; des marques déposées comme Piñatex®, Vegea® ou Apple Skin® en sont des exemples. La nuance est énorme, et toutes ces alternatives nécessitent entre 5 et 50% de polyuréthane. Rien n’est totalement pur, et quiconque vous promet le contraire mérite qu’on retourne sa paire.

La DGCCRF l’a constaté noir sur blanc lors de ses contrôles. 46% des établissements contrôlés dans le secteur chaussures et textiles étaient en anomalie, et l’enquête a révélé que des chaussures étaient présentées « de manière trompeuse comme étant en cuir végétal, en cuir véritable, ou en cuir sans chrome ». Plus récemment, en 2023 et 2024, plus de 3 000 établissements ont été contrôlés dans le cadre de la lutte contre le greenwashing ; ces enquêtes ont mis au jour de nombreux abus, notamment l’usage de termes vagues ou fallacieux, et parmi les entreprises vérifiées, 15% ont présenté des manquements graves. Le « trop vert pour être vrai » a désormais un prix.

Qu’est-ce qu’on fait, concrètement ?

Retourner systématiquement la chaussure avant d’acheter, c’est le premier geste. Pas pour se donner bonne conscience, mais parce que il faut lire l’étiquette, ce réflexe qu’on a entré dans nos habitudes pour les vêtements mais qu’on oublie de faire pour les chaussures. Un pictogramme de tige en « autres matériaux » sur une chaussure vendue comme végane est une bonne information. Un symbole de cuir sur la même paire est une contradiction qui mérite une explication de la marque.

Sur le fond du choix matière, le tableau est plus nuancé qu’on ne le croit. Les similicuirs végétaux sont moins polluants que les cuirs véritables : ils produisent moins de gaz à effet de serre, utilisent moins d’eau, émettent moins de polluants. Ils sont aussi moins polluants que les similicuirs synthétiques. Mais durabilité et entretien posent encore des questions : les cuirs synthétiques sont moins robustes que le cuir animal et leur durée de vie est bien plus limitée. Quant aux cuirs vegans d’origine végétale, ils se présentent comme des matériaux durables et solides, mais leur longévité est loin d’être comparable à celle du cuir animal.

Si le cuir animal reste dans votre radar, le tannage fait toute la différence. Le tannage minéral classique utilise majoritairement du chrome, élément chimique nocif pour l’environnement et la santé humaine. C’est pourquoi il est préférable d’acheter des produits en cuir fabriqués au sein de l’Union Européenne, car la réglementation encadrant le tannage minéral y est bien plus stricte. Et les cuirs certifiés sont une bonne option pour avoir la certitude de leur provenance et des conditions d’élevage, notamment via les labels Oeko-Tex et Leather Working Group.

La bonne nouvelle dans tout ça ? La directive européenne 2024/825 imposera à partir de 2026 une vérification par un tiers indépendant pour toute allégation environnementale, une exigence qui vise à faire disparaître les labels autoproclamés et à garantir la fiabilité des promesses écologiques formulées par les entreprises. Ce sera un progrès réel, mais d’ici là, le meilleur outil reste ce petit pictogramme gravé sous la semelle que personne ne regarde. Peut-être que la vraie question, c’est moins « qu’est-ce qu’on achète » que « pourquoi on a besoin qu’on nous raconte une histoire pour acheter une paire de chaussures ».

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